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Eden

2024

 

video (installation with Eben)

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Hermitage Beach, Saint-Paul, REUNION ISLAND

Eden is a video of the installation of a ceramic sculpture submerged in the Indian Ocean. The piece depicts a traditional Réunionese house surrounded by a garden. It is crafted from brown stoneware reminiscent of Réunion’s soil. This dwelling evokes ancient sunken cities by playing on the aesthetics of ruins. Rising sea levels are a pressing issue today. The risk is significant for islands. Island communities are on the front lines facing the danger posed by the power of the elements.

Eden est une vidéo de l’activation d’une pièce en céramique, immergée dans l’Océan Indien. Cette dernière représente une maison traditionnelle réunionnaise entourée d’un jardin. Elle est réalisée dans un grès brun évoquant le sol réunionnais.
Jouant sur l’esthétique de la ruine, ce logement rappelle les antiques cités englouties. Pourtant, la montée des eaux est un enjeu actuel. Le risque est important pour les îles. Face à la puissance des éléments, l’habitat insulaire est en première ligne face au danger.

​Pour Héloïse Thiburce, le travail de la terre s’inscrit dans une relation ancienne au vivant, nourrie par une histoire familiale liée à la culture du sol. Ses grands-parents agriculteurs, et plus particulièrement le potager et le verger entretenus par ses grands-parents paternels, ont constitué un environnement familier durant son enfance. Ses parents poursuivent aujourd’hui encore cette pratique, à laquelle l’artiste participait avant son départ du domicile familial. De cet héritage subsiste une sensibilité particulière aux rythmes de la terre, à ses possibilités de transformation et à la patience qu’exige toute forme de croissance. Travailler l’argile revient alors, symboliquement, à cultiver : préparer une matière, accompagner son évolution et faire germer une œuvre.

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La rencontre d’Héloïse Thiburce avec la céramique se produit au début de l’année 2022, dans le cadre de son master d’arts plastiques à l’Université Paris 8. Elle assiste alors l’artiste Anaïs Lelièvre, qui l’initie à cette pratique. L’argile lui révèle une relation à la matière différente de celle qu’elle entretient avec les autres médiums. Difficile à contraindre, elle impose une forme de lâcher-prise et exige de l’artiste qu’elle compose avec ses propriétés plutôt que de lui imposer une forme entièrement prédéterminée. La terre appelle une écoute attentive, une disponibilité aux réactions de la matière et une acceptation de ses résistances.

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Cette relation se complexifie encore avec l’usage de l’émail. Le résultat final dépend alors de transformations qui échappent en partie à l’artiste, et dont l’apparition au sortir du four demeure imprévisible. La cuisson introduit une part d’incertitude qui déplace la création vers une forme de coopération avec les matériaux. L’œuvre n’est plus uniquement l’exécution d’une intention préalable : elle résulte aussi de phénomènes physiques et chimiques dont l’artiste doit apprendre à reconnaître les effets. Cette expérience engage une posture d’humilité, dans laquelle l’inattendu devient une composante essentielle du processus créatif.

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À cette période, toutefois, le mode de vie nomade d’Héloïse Thiburce constitue un obstacle à la poursuite de cette recherche. Les déplacements fréquents rendent le transport des pièces céramiques risqué, en raison de leur fragilité, et compliquent leur conservation. L’artiste privilégie alors le textile, mieux adapté à ses conditions de vie. Ce choix, dicté en partie par des contraintes matérielles, fait néanmoins apparaître une tension plus profonde entre mobilité et sédentarité, entre la possibilité d’emporter ses œuvres avec soi et celle de les inscrire durablement dans un lieu.

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​Cette réflexion trouve un écho dans l’histoire ancienne de la céramique. La fabrication et la conservation des objets en terre cuite sont souvent associées au développement de modes de vie sédentaires, en raison des infrastructures nécessaires à leur production, de leur temps de séchage et de cuisson, ainsi que de leur vulnérabilité au transport. Si les premières céramiques connues précèdent le Néolithique, période marquée par le développement de la sédentarisation, leur histoire révèle néanmoins un lien étroit entre les pratiques matérielles, les ressources disponibles et les manières d’habiter un territoire. Les premières formes modelées dans la terre témoignent, quant à elles, d’un rapport bien plus ancien entre le corps humain et la matière.

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​À l’été 2022, la visite de la grotte du Pech Merle, dans le Lot, donne une dimension concrète à cette réflexion. L’artiste y découvre une empreinte de pied conservée dans l’argile depuis environ 15 000 ans. La trace, laissée par un corps disparu depuis des millénaires, manifeste la capacité de la terre à enregistrer un geste et à en préserver la mémoire. Cette rencontre marque durablement Héloïse Thiburce : modeler la terre ne consiste pas seulement à produire un objet, mais aussi à inscrire une présence dans la matière. Le geste de création rejoint alors celui de l’empreinte, par lequel le corps transforme son environnement tout en y laissant une trace susceptible de lui survivre.

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À partir de septembre 2022, l’installation de l’artiste dans un logement fixe pour les deux années de ses études à La Réunion lui permet de reconsidérer la pratique céramique. Moins contrainte par les déplacements, elle peut envisager un travail régulier de la terre et intégrer, à la rentrée, l’atelier de la sculptrice Migline Paroumanou. Elle y découvre différentes techniques de façonnage et se montre particulièrement attirée par celles qui ne nécessitent aucun outil. Le contact direct entre les mains et l’argile lui procure une expérience tactile qu’elle estime essentielle, et que l’usage d’instruments tend à atténuer. La pression des doigts, la résistance de la matière et les transformations produites par le geste deviennent autant de moyens de comprendre et de façonner la terre.

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Désireuse d’appréhender la céramique dans ses dimensions les plus élémentaires, Héloïse Thiburce entreprend également d’expérimenter la cuisson au feu de bois. Cette recherche l’amène à considérer les différentes forces qui interviennent dans la transformation de l’argile : la terre, qui constitue la matière première ; l’eau, qui lui confère sa malléabilité ; l’air, nécessaire au séchage ; et le feu, qui provoque sa transformation irréversible. La céramique devient ainsi un dialogue entre plusieurs éléments, dont l’équilibre conditionne la réussite de la pièce. Chaque étape requiert un apprentissage spécifique, depuis la préparation de la matière jusqu’à la maîtrise de la cuisson.

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L’artiste se forme notamment auprès de Florans Félix, artiste et cofondatrice de l’association Kazkabar, qui lui transmet les techniques de récolte, de tamisage et de préparation de l’argile. Le sol réunionnais, riche en matières argileuses, offre des ressources locales susceptibles d’être travaillées directement. Toutefois, sa teneur élevée en fer rend certaines terres difficiles à employer, notamment parce qu’elles ont tendance à se fissurer au séchage. L’argile, généralement brune, présente un aspect qui rappelle celui d’un grès noir chamotté. Ces caractéristiques imposent d’adapter les gestes et les méthodes aux propriétés spécifiques du matériau, et soulignent l’importance de la connaissance du sol dans toute pratique céramique.

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Héloïse Thiburce découvre également, grâce à Nora Ottenwaelder, l’émaillage au lait. La caséine contenue dans le lait permet d’obtenir, après traitement, une surface dont les propriétés peuvent contribuer à l’étanchéité de la pièce et offrir une alternative à certains émaux conventionnels. Cette technique prolonge la recherche d’une céramique fondée sur des ressources accessibles et sur une compréhension concrète des transformations de la matière. Elle témoigne d’un intérêt pour les procédés simples, dans lesquels les propriétés physiques des matériaux peuvent être mobilisées sans recourir systématiquement à des produits industriels.

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La réalisation d’Eben marque cependant un tournant dans cette exploration. En cherchant à produire une pièce précise, répondant à une intention fortement intellectualisée, l’artiste se retrouve à devoir soumettre l’argile à une forme préétablie. Cette démarche entre en contradiction avec la relation qu’elle avait progressivement construite avec la matière, fondée sur l’écoute, l’expérimentation et l’acceptation de l’imprévu. La terre, qui l’avait jusque-là invitée à une forme de coopération, devient un matériau qu’il s’agit de contrôler. Cette expérience fait apparaître une interrogation fondamentale : jusqu’où l’intention artistique peut-elle guider la matière sans effacer ce que celle-ci apporte au processus de création ?

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Malgré son attachement profond à la céramique, Héloïse Thiburce ne considère pas cette question comme résolue. La pratique demeure un champ de recherche ouvert, traversé par des interrogations à la fois plastiques, techniques et existentielles. La nécessité d’un espace stable, les contraintes de conservation et de transport, mais aussi le désir de préserver une relation intuitive à la matière, rendent difficile son intégration dans une pratique artistique marquée par la mobilité. L’artiste envisage alors la possibilité que la céramique trouve, pour un temps, sa place dans l’espace domestique, sans encore déterminer si cette limitation constitue une contrainte ou une condition favorable à son développement.

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Le travail de la terre apparaît ainsi comme une recherche sur les conditions mêmes de la création. Entre héritage familial, mémoire du corps, connaissance des ressources locales et expérimentation des éléments, Héloïse Thiburce explore une pratique qui demande autant de patience que de disponibilité. La céramique lui offre la possibilité de faire émerger une forme à partir d’une matière vivante dans ses transformations, dont le devenir ne peut être entièrement anticipé. Elle engage une manière de créer qui suppose de renoncer à une maîtrise absolue, pour laisser une place aux réactions du matériau et aux circonstances de sa transformation. Si cette relation reste encore à approfondir, elle constitue déjà un questionnement central dans le parcours de l’artiste : comment construire une œuvre sans réduire la matière au simple moyen d’une intention, et comment habiter un processus de création qui exige, à son tour, du temps, un lieu et une forme d’ancrage ?​

HELOISE THIBURCE, COPYRIGHT 2026
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